La notion de travail, fondement majeur du tissu relationnel de nos sociétés, connait dans les sociétés ultra-libérales et individualistes contemporaines des développements porteurs de lourdes ambiguïtés.
Nous sommes traditionnellement pétris culturellement de l’idée qu’il y a dans l’exercice d’un travail, du plus prestigieux au plus humble, une noblesse d’utilité économique et sociale qui ouvre à un accomplissement personnel au travers de notre contribution au fonctionnement des communautés dont nous sommes membres. Il n’est qu’à penser au « geste auguste du semeur » pour mesurer la grandeur de ce destin que représente pour chacun les tâches qui l’engagent vis-à-vis de la société. Le travail est le vecteur qui permet d’identifier sa place dans un ensemble humain dont chaque composante peut sentir son lien aux autres et s’inscrire dans un dessein commun. Dans ce cadre, il ne faut certes pas imaginer une situation idyllique puisque certains ont toujours vécu du travail des autres et que les situations d’esclavage notamment ont longtemps été perçue comme normales, consubstantielle aux sociétés humaines, et le demeurent malheureusement toujours en de nombreux pays ou cercles privilégiés. Pour autant, les figures de rentiers ou d’exploiteurs nantis étaient traditionnellement dénigrées, les noblesses qui ne se fondaient que sur le rang ne pesant moralement pas lourd face à ceux que leur amour de la « belle ouvrage » dotait d’une noblesse d’âme. Les situations d’exploitation du travail des uns par les tenants du pouvoir politique ou économique ont généré des insurrections et des réformes qui ont, essentiellement au cours des XIXème et XXème siècles conduit à repenser les organisations sociales dans le sens d’une reconnaissance de l’importance du travail tant à l’échelle de la société qu’au niveau de l’individu. Le travail est devenu un vecteur de mérite qui justifiait que les plus valeureux aient accès à une promotion sociale (le fameux ascenseur social dont les pannes de plus en plus fréquentes font cahoter nos sociétés actuelles). Tout au long de cette période, les sociétés, au moins en Occident, se sont dotées des moyens d’accompagner les souffrances au travail (législations sur la prise en charge des accidents du travail et des maladies professionnelles), ont mis en place des systèmes de solidarité nationale pour faciliter l’insertion des membres du corps social dans l’univers du travail (accès à l’éducation, assurance maladie et grossesse, accompagnement du chômage, retraites, aménagements de poste pour le handicap…). Si la montée en puissance de l’individualisme était déjà bien présente, elle ne se concevait pas sans les solidarités qui font le ciment d’une société.
Aujourd’hui, la situation est bien différente. Certes, quoiqu’en phase de déconstruction, les protections sociales sont encore présentes, mais elles sont de plus en plus décorrélées des parcours professionnels, notamment pour les plus riches. On assiste à une revendication des plus aisés et des plus puissants à ne plus être entravés dans leur réussite par des obligations de solidarité envers les autres, et notamment ceux que la vie n’épargne pas. L’idée fondatrice est que chaque individu est responsable de son parcours, donc, le cas échéant, de ses échecs, et n’a pas à attendre des autres qu’ils contribuent à son maintien dans le corps social, notamment par les mécanismes de solidarités nationales. A titre accessoire, on voit resurgir en force la promotion des opérations de charité, marquées par le communautarisme religieux (on a « ses pauvres », ce qui justifie au passage qu’on les contrôle) ou les dimensions compassionnelles que tend à revêtir la responsabilité d’entreprise (voir les actions d’un Bill Gates) qui se concentrent sur ce qui sert l’image de cette dernière ou de ses dirigeants plus qu’à répondre à des besoins qui auraient été pesés et hiérarchisés. Le désengagement de l’état conduit à une désagrégation du corps social qui laisse les individus désemparés et sans recours face aux vicissitudes de leurs vies professionnelles.
La valeur du travail est altérée de manière insidieuse par ces mécanismes. Les discours officiels des politiques et des décideurs économiques continuent à vanter sa grandeur supposée et son rôle dans l’accomplissement personnel, ce qui en fait un objectif de vie majeur pour chaque membre du corps social. Pour autant, c’est l’entreprise seule qui désormais accorde cette valeur, insistant sur « l’employabilité » de ses salariés au statut de plus en plus précaire, en créant ainsi un critère de maintien ou de rejet du salarié renvoyé à sa responsabilité personnelle s’il ne sait pas s’adapter et dédouanant l’employeur de toute obligation d’accompagnement autre que celle qu’il veut bien assumer. Le statut n’est pas meilleur pour ceux qui montent leur entreprise. Celle-ci est dépendante pour survivre des marchés qu’elle aura su remporter alors même que les firmes les plus puissantes utilisent de réseau de petites entreprises pour externaliser des coûts et jouer au maximum de la concurrence entre leurs prestataires et sous-traitants à leur profit. Chacun est renvoyé à sa responsabilité dans sa réussite ou son déclassement dont la cause contingente est en fait l’intérêt des acteurs économiques les plus puissants. Le désengagement des Etats, voire, la dénonciation dont ils se font les hérauts des poids morts de la société (immigrés, malades, étudiants, chômeurs, sans abris…) accentuent l’émiettement du corps social en particules impuissantes et dénigrées. On voit surgir et s’ancrer dans le paysage social des laissés pour compte, au mieux accueillis dans des instances communautaires qui protègent mais enferment. Le travail cesse d’être un moteur de fierté et d’accomplissement pour être un univers hors d’atteinte ou un milieu de pression permanente où chacun ne vaut que par sa performance et non par lui-même, toujours susceptible d’être rejeté. On se confronte à une marchandisation totale de l’individu, qui rapproche en fait, sinon en droit, l’humain d’un statut de servitude consubstantielle à ses propres limites auxquelles il est sans cesse renvoyé, sans même qu’un lien stable ne l’attache à une terre ou à une entreprise.
Le travail pâtit clairement d’une évolution de fond de nos sociétés : Seul l’argent est véritablement facteur de puissance et ce sont les financiers qui gouvernent le monde, y compris les politiques, si ce ne sont pas les mêmes. Savoir capter la richesse à son profit personnel est de fait davantage prisé que de connaître un métier ou d’en acquérir un. Le travail n’est plus qu’une modalité d’acquérir de l’argent, bien plus que l’affirmation épanouissante d’un savoir-faire ou le moyen de trouver sa place dans la société.
L’individu se perd et les sociétés se délitent, favorisant l’ajustement des intérêts des plus riches à l’échelle mondiale et réduisant tous les autres à des utilités fragiles, au mieux. La réaffirmation des valeurs humanistes authentiques au cœur du projet social semble être la lumière qui peut nous guider vers un retour à la raison. Sa lueur semble parfois bien lointaine mais il nous appartient d’entretenir les braises et de porter les flambeaux.
Richard Castinel. Cadre Supérieur Citoyen






Una resposta
Voilà bien un portrait évocateur, lucide et porteur d’espoir de l’idée qu’on se fait du travail. Ce qui est particulièrement louable, c’est que l’auteur ne fait aucune concession envers les élites et démontre bien comment les mécanismes du marché sont orientés de façon sélective pour asservir plutôt que libérer le travail et comment cet asservissement est indissociable du malheur au travail et de la crise existentielle de la société humaine dans son ensemble. Je me permets de faire du pouce à partir de cet excellent exposé pour suggérer que le travail ne peut plus désormais être réduit à sa qualité productive dans un monde du travail de plus en plus automatisé (la matière inanimée fait-elle réellement du travail?) et dans un monde qui étouffe sous les déchets produits par une consommation débridée dont on prétend que ne peut se passer l’activité dite «économique».